Redonner vie aux terroirs wallons : la biodiversité à l’épreuve de l’agriculture régénératrice

28 juillet 2025

Régénérer pour mieux cultiver : un bouleversement pour la biodiversité

La Wallonie n’a jamais cessé d’évoluer. Si les coteaux viticoles et les plaines céréalières continuent d’animer le paysage, les pratiques agricoles, elles, connaissent une véritable révolution silencieuse. L’agriculture régénératrice n’est plus un simple courant de pensée, mais un mouvement capable de transformer la biodiversité en profondeur. Ce modèle va bien au-delà de la préservation : il cherche à restaurer, à soigner, à rééquilibrer les écosystèmes lésés après des décennies d’agriculture intensive. Mais à quoi ressemble ce changement dans la réalité des terroirs wallons ?






Sol vivant : la première clé de la biodiversité retrouvée

Tout commence sous nos pieds. Les sols wallons, parfois épuisés par des années de passages d’engins lourds et d’applications de pesticides, voient leur biodiversité appauvrie. Or, un sol sain est la pierre angulaire d’un écosystème résilient : bactéries, champignons, insectes, vers, tout un monde invisible mais indispensable à la vie.

  • La vie microbienne : Une étude menée sur le plateau de Herve montre que la biomasse microbienne peut doubler en trois ans après l’introduction de couvertures végétales permanentes (Université de Liège, 2021).
  • Les vers de terre : On passe de 70 à plus de 200 individus/m² dans les parcelles abandonnant le labour profond en faveur du semi-direct et de l’apport de compost.
  • Stabilité structurale : Les essais menés à Gembloux Agro-Bio Tech révèlent que les sols régénérateurs améliorent leur capacité d’infiltration de l’eau de +35 % en deux saisons, limitant l’érosion et le ruissellement (Gembloux Agro-Bio Tech).

En favorisant la diversité souterraine, on permet aussi la réémergence de plantes spontanées et de micro-habitats dont dépend la faune du terroir.






Le retour du vivant : faune et flore en reconquête

Changer les pratiques agricoles, c’est reconfigurer le terrain de jeu pour la biodiversité. Moins de pesticides, plus de couverts végétaux, intégration de haies et zones humides... Sur plusieurs fermes du Brabant wallon et du Hainaut, les chiffres sont révélateurs :

  • Population d’insectes pollinisateurs : Entre 2018 et 2022, un suivi d’INBO (Institut de recherche Nature et Forêts) indique +47 % d abundance de bourdons sur des exploitations adoptant la gestion régénérative (INBO, Ressources biodiversité).
  • Oiseaux nicheurs : Dans les vignes menées en agroforesterie à Jambes, la diversité des oiseaux nicheurs est passée de 8 à 16 espèces recensées après six ans sans traitements chimiques.
  • Plantes messicoles : L’égilope, la nigelle de Damas et la bleuet refont surface – parfois observées après 20 ans d’absence – dès lors que l’on laisse des bandes sauvages non fauchées.

Ce retour fracassant n’est pas qu’anecdotique : il signe l’effet domino positif du « moins d’intrants, plus de complexité végétale », bénéfique à tous les étages de la pyramide alimentaire.






Des terroirs viticoles sous le signe de la résilience écologique

Les vignerons wallons ne sont pas en reste. Quitter l’agriculture conventionnelle, c’est prendre le pari d’une vigne capable de se défendre elle-même, au lieu de la surprotéger. Depuis 2016, l’AOC Côtes de Sambre et Meuse expérimente l’intégration de couverts multiples entre rangs et la réintroduction de brebis en pâturage tournant.

  • Diminution des maladies du bois : Le Domaine du Chenoy constate une baisse de 30 % de l’esca et du black-rot après trois ans d’enherbement total (Domaine du Chenoy).
  • Prédateurs naturels : Les coccinelles, syrphes et guêpes parasitoïdes prolifèrent dans les haies spécifiquement installées, limitant les attaques du ver de la grappe. Sur les 2500 pieds suivis à Villers-la-Vigne, les traitements insecticides sont tombés à zéro entre 2019 et 2023.
  • Richesse microbienne des moûts : La diversité des levures indigènes est en hausse, permettant des fermentations spontanées avec moins d’incidents œnologiques selon l’Enological Research Group, ULiège.

On assiste progressivement à la résilience d’un vignoble : moins soumis aux accidents climatiques, plus apte à produire un vin à l’identité unique du terroir wallon.






Des pratiques qui multiplient les habitats

L’agriculture régénératrice dessine des paysages mosaïques : haies champêtres, mares, bandes fleuries, arbres isolés… Autant de refuges pour les reptiles, amphibiens ou oiseaux. Selon Natagora, la surface moyenne d’éléments semi-naturels sur dix fermes pilotes wallonnes a doublé entre 2010 et 2022.

  • La linotte mélodieuse et la pie-grièche écorcheur, autrefois menacées, sont revenues nicher là où la densité de haies dépasse 100 mètres par hectare.
  • Les mares temporaires installées captent grenouilles rousses, libellules et tritons crêtés, espèce protégée à l’échelle européenne.
  • Les prés-vergers traditionnels, réintroduits dans la ceinture liégeoise, servent d’abri à plus de 50 espèces de papillons selon Natagriwal (Natagriwal).

Ces retours spectaculaires démontrent que, lorsqu’on laisse du champ à la nature, elle sait rebondir et s’exprimer pleinement, pour peu que les corridors écologiques soient maintenus.






Un effet sur la résilience climatique et la santé globale des agroécosystèmes

La biodiversité n’est pas un luxe, c’est une assurance tous risques pour l’agriculture wallonne face au changement climatique.

  • Formidables tampons naturels, les sols riches en vie stockent 1,5 à 2,5 fois plus de carbone organique (données Soil Capital, 2023), ce qui réduit l’impact des sécheresses et favorise le maintien de rendements en année difficile.
  • Des cultures moins attaquées: Les études de la CRA-W indiquent que la diversité fonctionnelle dans les couverts diminue de 60 % la pression des pucerons sur les céréales sans recours aux insecticides, grâce à la myriade de prédateurs et pollinisateurs présents.
  • Eau et qualité: Les eaux de ruissellement en sortie de parcelles régénérées contiennent en moyenne 90 % moins de résidus de nitrates et phyto que celles issues de l’agriculture intensive (CRA-W).

Ce sont là des bénéfices palpables pour les agriculteurs, mais surtout des externalités positives pour la collectivité : protection de la ressource en eau, stabilité du paysage, maintien de la faune locale... et un savoir-faire préservé.






L’agriculture régénératrice, un levier d’avenir pour la Wallonie rurale

Les résultats observés sur la biodiversité des terroirs wallons dépassent souvent les attentes des agriculteurs et des scientifiques eux-mêmes. Plus qu’une mode, l’agriculture régénératrice s’impose comme une véritable trajectoire pour préserver la richesse du vivant, sans renoncer à la productivité ni à la rentabilité.

  • En 2023, plus de 15 % des exploitations céréalières et viticoles wallonnes intègrent au moins trois pratiques clés de l’agriculture régénérative (source SPW).
  • Le nombre de parcelles monitorées par les ONG de la biodiversité continue d’augmenter, signe d’une véritable dynamique de terrain.
  • Les labels et cahiers des charges évoluent ; la demande des consommateurs valorise de plus en plus l’origine écologique des produits locaux.

Face aux défis du climat et de l’érosion de la biodiversité, la Wallonie agricole n’a jamais été aussi innovante. Loin d’être un slogan, « produire en régénérant » devient un cap, une façon de remettre la vie au centre du terroir. Ce sont les oiseaux retrouvés, les sols florissants et la richesse des moûts fermentant naturellement qui racontent la plus belle histoire : celle d’une nature capable de se réparer quand l’humain y met du sien.






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