Réinventer la terre wallonne : l’ambition régénératrice au cœur de l’agriculture

25 novembre 2025

Comprendre l’agriculture régénératrice : bien plus qu’un mot à la mode

En Wallonie, le terme d’agriculture régénératrice gagne du terrain, mais il ne s’agit pas d’une simple tendance. Cette approche va bien au-delà de l’agriculture biologique ou conventionnelle. Elle vise surtout la régénération des sols, de la biodiversité et des cycles naturels, en s’appuyant sur des principes scientifiques et des observations de terrain. Mais concrètement, que recouvre cette notion pour les agriculteurs wallons ?

  • Couverture permanente des sols : grâce aux couverts végétaux ou engrais verts, le sol reste protégé, enrichi et vivant toute l’année.
  • Réduction, voire abandon du travail profond du sol : cela protège la vie microbienne, limite l’érosion et favorise l'infiltration de l’eau.
  • Rotation diversifiée des cultures : en alternant les espèces, on renforce les défenses naturelles des plantes et la fertilité du sol.
  • Intégration de l’élevage : le pâturage tournant et le retour des animaux enrichissent le sol en fertilisants naturels.
  • Absence de produits chimiques de synthèse : la santé du sol et la résilience des cultures sont privilégiées.

En résumé, l’agriculture régénératrice fonctionne comme un système cohérent, où chaque action vise à nourrir la terre, augmenter sa fertilité naturelle et renforcer la résilience face aux aléas climatiques.






Une prise de conscience urgente en Wallonie

Le modèle agricole classique montre ses limites en Wallonie, avec des sols régulièrement épuisés, sensibles à l’érosion et à la pollution. Selon une étude de l’Université de Liège (Gembloux Agro-Bio Tech, 2019), près de 45% des terres arables wallonnes présentent un risque élevé d’érosion hydrique. Des cultures menées en labour conventionnel ont perdu, selon l’ISP-W (Institut Scientifique de Service Public – Wallonie), jusqu’à 4 tonnes de sol fertile par hectare chaque année.

Côté biodiversité, le constat est similaire. Selon Natagora, plus de 30% des oiseaux champêtres ont disparu en 20 ans en Wallonie, symptôme d'écosystèmes appauvris.

À cela s’ajoute une vulnérabilité accentuée face aux sécheresses — comme celle de 2022, qui a affecté plus de 60% des exploitations, mettant en lumière le rôle crucial que peut jouer un sol vivant pour retenir l’eau (source : Service Public de Wallonie, 2022).






Pourquoi l’agriculture régénératrice séduit de plus en plus en Wallonie ?

Plusieurs raisons expliquent l’engouement récent, et parfois spectaculaire, pour les pratiques régénératrices :

  1. Résilience face au changement climatique : des sols vivants stockent plus d’eau, résistent mieux aux vagues de chaleur et minimisent les pertes de rendement.
  2. Stockage du carbone : selon une étude de la FAO et de l’INRA, l’augmentation de la matière organique du sol de 0,4% par an (« 4 pour 1000 ») permettrait de compenser la totalité des émissions mondiales de CO2 liées à l’activité humaine. Les agriculteurs wallons peuvent ainsi devenir des acteurs-clés de la lutte contre le dérèglement climatique.
  3. Demande grandissante du marché : consommateurs, distributeurs et transformateurs veulent toujours plus de produits agricoles issus de systèmes durables, locaux et régénératifs.
  4. Amélioration de la rentabilité : réduction des intrants chimiques, meilleure santé des sols, et souvent des rendements plus stables sur le long terme.

Parmi les pionniers, le Domaine du Chenoy (Namur) s’est converti à la régénération du sol, multipliant les couverts végétaux et abandonnant tout herbicide depuis 2015. Résultat : plus d’érosion, une vie du sol prospère et une résistance sanitaire accrue des vignes. (Source : entretien Domaine du Chenoy – Terre-en-vue, 2023)






Des techniques concrètes déployées sur le terrain

En Wallonie, chaque projet régénératif s’adapte au terroir, à la taille de l’exploitation et à l’expertise du producteur. Voilà quelques pratiques qui transforment réellement les campagnes wallonnes :

Le semis direct sous couvert

  • Principe : Les semences sont déposées directement dans une parcelle couverte de plantes, sans retourner le sol.
  • Bénéfices : Diminution nette du travail du sol, meilleure infiltration de l’eau, augmentation de la biomasse, lutte contre le ruissellement.
  • Exemple : La Ferme du Peuplier (province de Hainaut) a réduit de 80% sa consommation de carburant liée aux travaux du sol depuis l’adoption de cette technique (source : Fédération Wallonne de l’Agriculture, 2022).

Le pâturage dynamique tournant

  • Principe : Les animaux changent de parcelle très fréquemment, limitant la pression sur chaque secteur de prairie.
  • Bénéfices : Enrichissement du couvert végétal, fertilisation naturelle homogène, stimulation de la biodiversité végétale.
  • Exemple : Plusieurs fermes laitières de l’Entre-Sambre-et-Meuse témoignent, par cette méthode, d’une réduction de 60% des besoins en fourrage externe sur 5 ans (source : Rencontre avec Éleveurs Wallons, 2023).

La réintroduction d’arbres et de haies agricoles

  • Principe : intégrer des haies, vergers ou arbres isolés dans les parcelles cultivées.
  • Bénéfices : Effet brise-vent, abri pour la faune auxiliaire, infiltration de l’eau, séquestration du carbone, réduction des températures extrêmes au sol.
  • Exemple : Le projet “Planter 1 million d’arbres” en Wallonie, soutenu en partie par la Région, vise notamment l’implantation organique d’arbres dans le paysage agricole. Plus de 200 km de nouvelles haies plantées entre 2021 et 2023 (source : Wallonie Environnement, 2023).





Des chiffres marquants : où en est la Wallonie ?

À l’heure actuelle, il reste difficile d’avoir une quantification exhaustive du nombre d’exploitations régénératrices en Wallonie, puisque ce modèle ne bénéficie pas encore d’un label officiel, contrairement au bio. Toutefois :

  • Selon la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), environ 8% des agriculteurs emploient déjà activement au moins deux pratiques « régénératrices » (2023).
  • Le nombre d’hectares gérés selon un modèle sans labour a augmenté de 400% depuis 2010, atteignant environ 20 000 hectares en 2022.
  • 5% des exploitations viticoles wallonnes (soit 10 domaines) pratiquent systématiquement l’enherbement et arrêtent l’usage des pesticides sur les rangs (source : Vin de Wallonie, chiffres 2023).

Une dynamique encore émergente, mais qui progresse d’année en année, encouragée par des dispositifs de soutien régional (MAEC – Mesures Agro-Environnementales et Climatiques, notamment) et un effet d’entraînement par l’exemple.






Les défis sur la route de l’innovation agricole

L’agriculture régénératrice représente un changement profond, qui ne se fait pas sans difficulté :

  • Investissement en connaissances et temps : la transition exige de se former, d’expérimenter, de prendre des risques à court terme.
  • Coût initial du matériel spécialisé : semoirs directs, barres d’irrigation, etc. — parfois difficilement rentabilisables sans accompagnement.
  • Isolement possible des pionniers : sortir de la norme expose à l’incompréhension, à la méfiance ou même à la remise en cause par le voisinage ou l’écosystème commercial local.
  • Pénurie de données locales et de références : beaucoup de techniques proviennent de fermes d’Amérique du Nord ou d’Australie, alors que les conditions pédoclimatiques wallonnes exigent souvent d’autres arbitrages.

D’une voix presque unanime, les pionniers wallons insistent sur la nécessité d’augmenter les essais collaboratifs, le partage de résultats, et la recherche appliquée avec les universités et associations régionales (Citons la Cellule d’Appui à la Petite Agriculture wallonne, la FUGEA, Natagriwal…)






Vers une Wallonie pionnière de la régénération ?

Les lignes bougent rapidement : la demande citoyenne pour des produits et un paysage agricoles respectueux s’intensifie, la recherche locale avance, et plusieurs collectivités territoriales intègrent désormais un cahier des charges “sol vivant” dans leurs marchés publics. En 2023, une première “2e édition des Assises régénératives wallonnes” a réuni plus de 400 participants : agriculteurs, chercheurs, institutionnels (source : Inter-Environnement Wallonie, 2023).

De plus, de jeunes entrepreneurs du secteur agroalimentaire — notamment dans le secteur brassicole (brasserie Coopérative du Renard, Liège) — s’engagent à sourcer exclusivement des céréales issues de pratiques de culture régénératrice. D’autres filières, comme celle des fruits à pépins, amorcent la réintroduction de vergers mixtes et pâturés, relançant ainsi des pratiques oubliées… mais diablement modernes face aux enjeux de demain.






Un changement de paradigme en cours

La Wallonie agricole n’a jamais été figée. Elle a su, au fil des siècles, naviguer entre héritages, innovations et résilience. En choisissant de placer la régénération au cœur de ses pratiques, elle bouscule ses certitudes, réarme ses paysages et se met en capacité d’accueillir un futur désirable. Ce mouvement n’en est qu’à ses débuts, mais il prouve qu’innovation ne rime plus forcément avec intensification, mais parfois avec… régénération.

Sources :

  • Université de Liège – Gembloux Agro-Bio Tech (2019)
  • Service Public de Wallonie (SPW) – Agri Wallonie (2022)
  • Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA)
  • Natagora / Natagriwal
  • Domaine du Chenoy, témoignage Terre-en-vue
  • Inter-Environnement Wallonie, 2023
  • Wallonie Environnement
  • La Cellule d’Appui petite agriculture
  • Vin de Wallonie – Statistiques 2023





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